Planche à l'occasion d'une Tenue funèbre

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Tout d'abord une précision : le frère Eugène était aveugle depuis longtemps. Aussi la loge avait-elle tenuà faire réaliser, par un  frère  un tapis de loge sculpté sur bois.


"La mort est rupture. Est-elle départ ? Je ne saurais le dire, malgré mon espérance de croyant... Au coeur de cette rupture il y a effectivement un questionnement dont aucun discours, fut-il fait en loge, ne vient àbout.

Emmanuel Levinas nous invite à soutenir, dans un face à face sans faiblesse, la situation ultime. Et à nous dire que, jamais, nous ne saurons tout sur la mort.
Comme l'a écrit un auteur que je cite de mémoire," ce sont les vivants qui parlent de la mort. J'ajouterais, et pourtant ils ne savent rien sur elle ! .
Avec la mort finit la parole de celui qui s'en va. Les mémoires d'outre- tombe sont rédigées avant, car les morts se taisent."

Un philosophe existentialiste chrétien, Gabriel Marcel, disait qu'aimer c'est dire à l'autre "toi, tu ne mourras pas!"

Notre frère n'est pas mort puisqu'il continue à exister dans nos coeurs. C'est pourquoi c'est à lui et non à la loge que je veux m'adresser.

L'immense poète que fut Pablo Nerruda, militant communiste et ami de notre frère Allende, peu de temps avant sa mort avait écrit à sa femme "continue à vivre comme si j'étais encore là. Et peut-être, d'ailleurs, serais-je encore près de toi..."

Eugène, tu étais de ces hommes plongés dans la nuit, alors qu'ils ont atteint la Lumière, j'en suis convaincu. Celle qui luit dans les ténèbres les plus profondes. Celle que ne peut voir celui qui reste au niveau de l'animalité.

Tu étais un laïc convaincu. Ton idéalisme avait provoqué chez toi un élan énargique vers la morale qui est la nôtre. Mais un élan pudique.
La morale du laïc est, en gros, celle du croyant ! Ce dernier aime son frère qui est, autant que lui, fils d'un même Père céleste. Pour celui qui ne croit pas, le frère est un élément de son propre esprit. Croyant et incroyant ont en commun le fait qu'ils estiment devoir aimer l'autre tel qu'il est, et comme eux-mêmes.

Sans que tu te sois jamais exprimé là dessus, nous pouvons dire que ta maxime était "en toute épreuve, courage !". Si nous jetons un regard sur ce qui fut ta route nous constatons qu'elle fut une suite de difficultés vaincues.

Dans la nuit qui était ton lot tu apportais aux hommes les joies de la musique, du théâtre, mais aussi à tes frères les fruits d'une réflexion fraternelle et humble.

Par choix profond tu avais supprimé le divin, en augmentant la part de ton être que nous devons tous a-à l'Humanité. Tu avais un sens élevé de la solidarité. "Rapporte tout à l'utilité de tes frères". Tu adhérais pleinement à ce principe. Tu aimais fréquenter ta loge  et pratiquer la fraternité dans le monde profane.


Tu as gardé  ta sérénité devant le mystère de la vie, te fiant, en homme libre, à la Raison qui doit guider nos actes.
Tu a progressé, et tu continuais à le faire, dans la fraternité active et joyeuse de notre Atelier, tandis qu'au dehors tu continuais à dénoncr les idéologies nauséabondes.
Tu haïssais le fascisme et toutes les formes d'intégrisme. La liberté de conscience était pour toi primordiale. Tu voulais que chaque humain puisse conduire sa pensée où il le veut.

Ce qu tu as créé, par la musique et le théâtre, par la pensée et par l'affection pour tes frères les hommes, est inscrit à jamais dans une création qui continue de l'humainpar l'humain, au delà de la mort.

En dépassant ta propre individualité par tes dons artistiques, tu as aussi dépassé les limites de l'égoïsme et affirmé, en quelque sorte, ta transcendance propre. Grâce à ta force de caractère tu ne t'es jamais enfermé dans un monde pour toi seul. Dans ta nuit, et ensuite durant ta maladie qui heureusement fut courte,  tu n'a jamais vécu l'abattement des situations sans espérance. Tu t'es battu. Tu as créé des projets, des expériences. Tu l'as fait en homme probe et libre, aimant la vie et les autres.

Tu savais que la dignité de l'homme réside dans la pensée libre. Tu n'ignorais pas que chaque jour te rapprochais, comme tout un chacun, de la mort. Cette mort que, depuis la nuit des temps, certains considèrent comme la suprême initiation.

Eugène, comme Pétrone à l'heure du trépas, nous avons brisé nos coupes qui avaient contenu le vin de la fraternité partagée avec toi.

Les flammes de la crémation ont exhalé leurs volutes, semant dans les soupirs de l'Ether d'humbles cendres....
Mais tu resteras toujours présent dans notre loge. Chaque fois que nous regarderons ce Tapis créé pour toi, c'est ton visage que nous verrons. Nous ne chercherons pas dans ce qui est corruptible ce qui est désormais poussière.

Tu nous auras montré une voie, celle du courage. Peut-être es-tu désormais celui dont parle le Cantique des Cantiques, le fiancé de la Sulamite dont seul l'amour perçoit le chant, et que les ténèbres ne retiennent plus.

Dans l'espérance de la famille humaine dont nous rêvons qu'elle va vers plus de paix et de justice, malgré les horreurs que nous révèlent chaque jour les médias, nous allons garder vivant ton souvenir.

Nous ne boirons plus ensemble  le genièvre de l'amitié, cette boisson que tu aimais tant. Il aura maintenant un  gout amer...Combien nous aurions voulu continuer à te dire "Allez Gègène, santé !".

On t'èméve bin, fré Eugène.  Adiè ...

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piotr 27/12/2008 13:23

Si j'ai bien compris, ton ami croyait qu'après la nuit, vient le jour, que le grain germe et donne une plante, que la bien triomphe du mal et finalement était frère de ce Jésus que d'aucuns prétendent qu'il fut dieu mais que nous voyons, nous quakers, comme un Ami, rien de plus et rien de moins ! Un quaker, ton ami !